Sans vous demander, la prochaine fois

Je me fais un devoir de vous parler en français, c'est-à-dire de publier une page comme si je fusse chez moi à Paris ou à Nice, lieux que j'ai beaucoup fréquenté dans ma vie. A vrai dire, je n'ai pas ressenti le besoin de revenir vers l'histoire récente, après avoir appris de l'échec de la tentative d'introduire finalement une Constitution européenne. On avait voulu l'intégration des économies, ce qui comporte un effort commun sur un plan politique. Le travail était avancé, lorsque les initiatives des Italiens et des autres délégations finalement aboutirent à la table des négociations, après un long désaccord sur le projet d'un nouveau texte qui aurait été rien de moins que la nouvelle Constitution. Donc, je ne vous comprends pas. On avait même repoussé l'assaut de la papauté et des moralistes qui avaient réclamé une présence de Dieu (aprés avoir lu ou appris que les fées n'existent que dans les contes)... donc, qu'est-ce-que vous voudriez alors? Moi, je ne vous comprends pas. Si je vais me fiancer avec (ce serait préférable de dire à) une femme que je rencontre soudain il y aura toujours une partie de moi-même qui fait opposition, mais cela ne veut pas dire que cette partie aura une victoire sur le reste de moi-même qui cherche de vivre. Une curieuse aventure de l'esprit... qui s'emparait du peuple entier, n'est-ce pas? Chaque fois qu'on lui confie une charge importante, les gens disent non et j'ai l'impression que tout cela tient de la taquinerie. Dans cette page, j'aurais aimé parler en de plus heureuses circonstances.

La langue soutient le mécanisme entier, dans l'écroulement d'un mythe comme celui de Dieu. On a accablé l'ennemi sans le nombre, pour une fois. Voilà la nouveauté qui se déroule dans le plus grand suspense. Un homme... un seul homme qui tout seul se présente avec un redoutable secret sur la notion originelle de Dieu. Mon Dieu! Qu'est-ce que sera-t-il? Sera-t-il encore prêt à se révéler en direct quelque part? En parlant au lecteur je sais que cet instrument permet d'être dans n'import quel endroit, parce que le logiciel en FTP pourrait mettre à jour à Rome comme à Londres, à Singapour comme à Buenos Aires. Je pourrais être là, d'heure en heure. C'est la langue française ici à compliquer les choses en nous faisant dire même lorsqu'il serait ici. Je suis là, on entend dire par beaucoup de gens en français tandis qu'ils devraient dire en réalité "Je suis ici". Voilà la première constatation qui me vient à l'esprit pour un cas d'ubiquité virtuelle.

Il y a beaucoup de cas qui voient des difficultés imprévues surgir. On avance aujourd'hui sur une piste inhabituelle, à mi-chemin entre votre langue et l'anglais. De toute évidence, on se trouve devant un obstacle à surmonter lorsque on est prêt à dire le mot français mais c'est l'anglais qui vient à l'esprit. Dans l'écriture aussi. Je voudrais vous dire combien de fois j'étais sur le point d'écrire raisons et c'était l'automatisme qui me ramenait chaque fois au reasons. Une longue pratique qui commence à devenir experience (ici au moins le mot restera... non, attendez, il faudrait un accent que j'ai oublié... bon, je le laisse comme ça... rien).

Maintenant, il est deux heures du matin en Italie, je vais me coucher (comme vous, d'ailleurs)... à demain, 30 mai, mais sans constitution...

L'ensemble des lois fondamentales qui règlent les rapports entre les pouvoirs publics et les citoyens était appelé constitution, parce que cela constitue... cela fonde des pouvoirs et des relations pour vivre dans un ordre et dans un système politique. Pourquoi n'aimez-vous pas le texte qu'on vous a présenté? Qu'est-ce qu'il se passe dans ma tête lorsque j'écris en français? Un tourbillon de pensées, vraiment. Pourquoi n'avez-vous pas résolu le problème de l'action impersonnelle? Chaque fois je me trouve lié, parce qu'il me faut un sujet de l'action et le seul que je trouve est la particule 'on'. Je devrais écrire, par example, que '(l')on peut constater' et le cerveau me rappelle 'l'on peut constater que' parce que la langue me demande d'être en avance dans l'objet. Je pourrais faire ici des observations au fur et à mesure qu'elles se présentent... l'unique chose à faire pour un linguiste et je dois dire que c'est justement cela qui me fait préférer l'anglais en raison de sa simplicité. Voilà la façon differente de concevoir la phrase dont je viens de parler: We're noticing that. Le dédoublement du pronom... un autre cas qui aurait enthousiasmé quelqu'un (mais ici aussi leur some parait meilleur). Si je dis que je ne vous comprends pas, moi... il faudra expliquer qu'il ne s'agit pas d'une façon de baver en conclusion de phrase, mais justement d'un renforcement sur soi-même. Comme dire: "Vous pourrez être heureux de ce résultat, tandis que je suis triste". La tristesse c'était le moi final. Mais c'est très bien, ça! Voilà la réponse de ceux qui sont en train de fêter la victoire du non à la consultation populaire sur la Constitution européenne. Leur façon de renforcer avec le ça final me rappelle toujours les vieilles habitudes provinciales d'une langue qui faisait dire chaque trois pas n'est-ce pas pour tout ce qu'on affirmait. Y a-t-il d'autres procédures? Oui, bien sûr. On pouvait dire Je ne vous comprends pas, vraiment. Cela pourrait répéter leur indeed. On dit, par example: "Abbiamo firmato la nuova Costituzione, siamo felici" (=Nous avons signé la nouvelle Constitution, nous sommes heureux)". Et ça c'est tout: on ne demandera pas à 25 millions de citoyens de dire si la Constitution était à approuver. On l'avait déjà approuvé. Comme savoir simplement si le mariage marche bien.

Il y aura beaucoup de gens qui maintenant fêtent un petit rien comme une paire de gifles aux gouvernants, mais je dirai plutôt qu'il a été bête de refuser une Constitution tout entière. Maintenant, qu'est tout cela devenu? Si le texte aura un sort défavorable, qu'est-ce qu'on fera des tonnes de papier (pensez aux quotidiens) écrit sur cette histoire entre le 2001 et le 2004? Tout cela ne sert à rien, alors. C'est la montagne qui accouche d'une souris. On a dit l'Europe, l'Europe... on fait, on construit l'Europe... mais chaque fois que l'on demande aux gens ils s'amusent à dire non. Je dirais... alors, la prochaine fois on ne demandera pas leur avis. La Suède avait donné la même réponse sur l'adoption de l'euro pour les Suédois aussi. Mais à quoi sert un modèle standard alors... s'il y a beaucoup de gens qui s'esquivent? Un jour on avait décidé d'adopter une chose en commun, à partir d'une nation, d'une nationalité, d'une monnaie... pour arriver aujourd'hui à un continent entier. On dit, par example: "On l'appelera DVD, dans le monde entier" ou "On dira Internet". Bien sûr, on ne demanda pas. Si on a décidé de vivre dans un marché commun, il faudra quand même vivre sous des lois communes. Pourvu qu'elles soient raisonnables (ce qui me paraît de ce projet de constitution), il faut les accepter. Autrement je pourrais dire par example: "Je n'accepte pas monsieur Chirac", ce qui n'empêche à Chirac de gouverner si une loi lui permet de le faire.

FAQ. Mais tu viens de dire que tu ne reconnais pas le pape.

Oui, j'ai démontré pourquoi il n'y a pas de papes dans notre vie. Et on ne fera jamais un référendum pour démander aux gens qu'est-ce qu'ils veulent à ce propos. Une fois démontrée, la loi fait autorité. Tout cela veut dire que le pape actuel est déjà en retard et nous sommes en train de tolérer la survie de l'Eglise Catholique. Il s'agit, d'ailleurs, du principe de la séparation entre l'Etat et l'Eglise. Rien de nouveau. On dira, tout au plus, que monsieur Monetti a posé la dernière pierre sur tout cela.

Mais une constitution établit la forme d'un gouvernement une fois pour toutes. Si on a vecu dans l'Europe pour 48 ans on ne peut pas dire maintenant qu'on ne voudrait plus vivre. Où est-ce que vous voudrez vivre? Il n'y a pas d'autre continent, il n'y a pas d'autre Union. L'intégration des économies... est justement ce qu'on a voulu pendant toutes ces années.

Revenant au but, j'observe qu'écrivant en français pour des lecteurs qui parlent cette langue depuis leur naissance il me paraît un peu de servir de cobaye pour ceux qui ètudieront la langue ou même pour ceux qui feront l'analyse de ce qu'ils diraient d'une façon differente. Je serais naturellement porté à penser en italien c'est-à-dire à partir d'une structure typique de l'italien pour aboutir au français. C'est ne pas comme ça. Comme avec le temps je me suis habitué à raisonner en anglais, c'est cette langue qui me vient comme système de référence. Ainsi que la première impulsion me voit partir avec un mot o un début de la phrase en anglais. Aujourd'hui j'aurais écrit que 'predictably, they rejected the constitution that they were offered', mais au moment de sortir en français il me manque une structure similaire, et même le fait de n'être pas d'accord avec la forme passive anglaise n'est pas tellement fort. Cela veut dire que écrire par example 'la Constitution que vous aviez été offert' me paraît quand même plus simple. Effet d'une longue habitude qui m'a pris, travaillant ici.

Constitutions, modèles d'organisation politique, standards... on a déjà traité le sujet d'une manière exhaustive. Ajoutons à tout ce qu'on a dit dans cette page qu'il y a beaucoup de choses qui nous poussent à ne pas demander une prochaine fois (ici je dois renvoyer le lecteur à une des pages de Memoriale ou de Grammatiche qui en parlent). Y-avait-il un peuple? Bon, on renoncera

Il était deux heures et demi de l'après-midi (heure italienne), 30 mai 2005